Netflix et Disney+ dominent le temps libre des Français

Depuis 2020, une bascule s’est opérée dans les habitudes culturelles. Les plateformes de streaming occupent désormais une place centrale dans les foyers français, avec Netflix à 15,99€/mois, Disney+ à 8,99€/mois et Amazon Prime Video à 6,99€/mois. Ensemble, elles captent une part considérable du temps de loisir que les générations précédentes consacraient aux sorties en salle.
Ce n’est pas qu’une impression. Les plateformes ont investi massivement dans des productions originales pour fidéliser leurs abonnés, détournant des ressources financières et des talents qui alimentaient autrefois les studios traditionnels. Des réalisateurs, des scénaristes, des acteurs – toute la chaîne créative a senti l’attraction du streaming.
Et la migration ne concerne pas que les spectateurs. Les budgets aussi ont suivi. Netflix a construit une logique de volume : produire beaucoup, dans des genres variés, pour maximiser la rétention d’abonnés. Cette stratégie a redessiné les équilibres du secteur bien plus profondément qu’une simple concurrence commerciale.
Mais le tableau n’est pas uniformément sombre. Des analyses de 2024-2025 montrent que, les plateformes américaines ont parfois joué un rôle inattendu de soutien à des productions locales, notamment françaises. Le Monde relevait en février 2025 que ces plateformes, censées tuer le cinéma français, contribuent parfois à le sauver en finançant des séries et films hexagonaux à grande distribution internationale.
L’histoire est plus complexe qu’une simple disparition. Ce qui change, c’est la structure même de l’industrie – et cette transformation mérite d’être examinée honnêtement.
Les budgets blockbuster s’envolent tandis que le cinéma indépendant se rétrécit
L’argent se concentre de manière inquiétante. D’un côté, les superproductions absorbent des budgets de plus en plus disproportionnés. De l’autre, le cinéma indépendant – celui qui fabrique les auteurs, les voix nouvelles, les films qui durent – se retrouve dans un étau.
| Indicateur | 2018-2020 | 2023-2026 |
|---|---|---|
| Budget moyen d’un blockbuster studio (Warner/Universal) | 150-200 millions $ | 200-300 millions $ |
| Investissement annuel Netflix en originals | environ 12 milliards $ | 17+ milliards $ |
| Part de marché cinéma indépendant (box-office US) | ~15% | sous 10% |
| Films produits annuellement par les majors (hors streaming) | En baisse constante | Réduction de 30 à 40% |
Cette polarisation s’aggrave. Les studios ne financent plus les films de milieu de gamme – ces œuvres à 30-60 millions de dollars qui constituaient le cœur du cinéma adulte des années 1990-2000. Ce segment a quasiment disparu des sorties en salle.
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Le paradoxe : Netflix et Amazon Prime Video ont partiellement comblé ce vide en produisant exactement ce type de films – mais pour une diffusion directe sur écran. Mais cela change tout : au lieu de la salle, c’est chez soi, seul. Et la salle ne laisse pas la même empreinte qu’un canapé.
Le marketing obéit aux mêmes règles. Un blockbuster consacre aujourd’hui autant en promotion qu’en production – parfois davantage. Les petits films ne peuvent pas suivre cette cadence marketing, même si leur qualité est supérieure.
Pourquoi les réalisateurs acceptent maintenant des contrats avec le streaming ?

Quel est l’avantage financier concret pour un cinéaste ?
La réponse courte : la sécurité. Un contrat avec une grande plateforme garantit un budget fixe, un délai de production raisonnable et une distribution mondiale immédiate à des dizaines de millions d’abonnés. Pour un réalisateur indépendant habitué à chercher des financements pendant deux ou trois ans, c’est une différence radicale. Les rémunérations proposées par Netflix pour des projets ambitieux dépassent souvent ce que les studios traditionnels offriraient – à condition d’accepter des clauses de contrôle créatif parfois contraignantes.
Les Oscars récompensent-ils encore les films Netflix ?
Depuis 2022, les films produits ou distribués par des plateformes de streaming sont éligibles aux Oscars, à condition d’une sortie en salle – même brève. Netflix a adapté sa stratégie en conséquence : sortie symbolique en salle pour quelques semaines, puis mise en ligne. Des films comme Roma (2018) ou The Power of the Dog (2021) ont prouvé que la légitimité artistique était accessible. Mais l’Académie reste ambivalente sur le sujet et certaines catégories techniques maintiennent des exigences de diffusion plus strictes.
Comment fonctionnent les contrats de non-exclusivité ?
Les plateformes ont assoupli leurs pratiques initiales. L’exclusivité totale, qui empêchait un réalisateur de travailler ailleurs pendant plusieurs années, est moins systématique qu’entre 2017 et 2021. Aujourd’hui, des accords permettent à un cinéaste de développer un projet pour Netflix tout en gardant la liberté de réaliser un film indépendant en parallèle – sous réserve d’un calendrier compatible. Mais la subtilité réside dans les clauses de « first look »: la plateforme a un droit de regard prioritaire sur les prochains projets, ce qui influence structurellement les choix créatifs, même sans exclusivité formelle.
Les salles de cinéma perdent du terrain – et s’adaptent autrement
La fréquentation des salles n’a pas retrouvé son niveau d’avant 2020. Les chiffres varient selon les marchés, mais la tendance de fond est réelle : une partie du public habitué aux sorties hebdomadaires ne reviendra probablement pas. Ce n’est pas uniquement lié au streaming – la pandémie a restructuré des habitudes et le streaming a profité de cette fenêtre.
- Développement des salles premium : IMAX, Dolby Atmos, 4DX – des expériences impossibles à reproduire à domicile
- Programmation événementielle : reprises de classiques, concerts filmés, retransmissions d’opéra en direct
- Séries limitées et avant-premières exclusives, parfois en partenariat avec les plateformes elles-mêmes
- Abonnements à tarif mensuel fixe (type CinéPass) pour fidéliser les spectateurs réguliers
- Programmation locale et ciblée dans les cinémas art et essai, qui résistent mieux que les multiplexes généralistes
Et cette adaptation porte ses fruits dans certains segments. Une analyse du Monde en mai 2024 défendait même la thèse que les cinémas avaient gagné la guerre des plateformes – non pas en volume, mais en valeur perçue. La salle redevient une expérience rare et coûteuse.
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Mais les fermetures de multiplexes en zone périurbaine restent une réalité. Ces établissements, construits dans les années 1990 sur un modèle de volume et de rotation rapide, souffrent d’un modèle économique fragilisé. Le cinéma de proximité disparaît là où la concurrence du streaming est la plus directe.
Les studios majeurs se réorganisent en machines multiplateforme
La mutation la plus profonde se joue en coulisses. Disney+ n’est plus seulement une plateforme – c’est le centre de gravité autour duquel Disney réorganise l’ensemble de sa production : films Marvel, Star Wars, animations Pixar et maintenant des séries originales. Le film de cinéma devient parfois un événement marketing pour alimenter la plateforme plutôt que l’inverse.
Amazon Prime Video fonctionne différemment : c’est un outil de rétention pour les abonnés Prime, ce qui lui confère une logique économique distincte des plateformes purement cinématographiques. Warner, Paramount et Universal ont tous lancé leurs propres services (Max, Paramount+, Peacock) avec des résultats inégaux.
Ce que cela produit concrètement :
- Des franchises qui s’étendent indéfiniment sur plusieurs médias, sans point de fin narratif naturel
- Des univers partagés qui nécessitent un abonnement plateforme pour être pleinement compréhensibles
- Une pression sur les créateurs pour produire du contenu compatible avec les exigences d’engagement algorithmique
- Des sorties en salle réduites à des fenêtres de 30 à 45 jours avant la mise en ligne
Certains studios gardent cinéma et streaming séparés. Mais les frontières s’effacent peu à peu sous la pression des actionnaires qui voient dans les abonnés récurrents un modèle financier plus prévisible que le box-office.
Les festivals résistent en jouant sur leur singularité irréductible
Cannes a maintenu sa ligne : les films en compétition officielle doivent être distribués en salle en France. Cette règle a exclu Netflix de la Palme d’Or pendant plusieurs années, créant une tension ouverte avec les plateformes. Venise et Berlin ont fait des choix différents, acceptant les films Netflix en compétition et récoltant une visibilité internationale accrue.
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Le résultat est paradoxal. Les festivals qui accueillent le streaming gagnent en audience. Gagnent-ils en identité ? La force d’un festival comme Cannes repose précisément sur son rapport à la salle, à la projection collective, au débat qui suit. C’est un format que le streaming ne reproduit pas.
Le cinéma d’art et d’essai trouve dans ces festivals une vitrine qui lui reste difficilement accessible ailleurs. Et les dotations, même symboliques pour certains prix, maintiennent une économie de la création qui sans cela serait encore plus fragile.
Mon verdict : deux industries qui coexistent sans se comprendre
Le streaming n’a pas tué le cinéma. Mais il l’a fracturé en deux logiques qui partagent le même vocabulaire sans parler la même langue.
D’un côté, un cinéma de création – exigeant, risqué, dépendant des festivals et d’un réseau de salles art et essai de plus en plus fragile. De l’autre, une industrie du contenu vidéo à la demande, efficace, globale, confortable, qui produit des œuvres solides mais rarement décisives.
Le calcul économique est brutal. Un abonnement Netflix à 15,99€ par mois donne accès à des milliers de titres. Un ticket de cinéma coûte entre 10 et 15€ pour une seule projection. Pour un foyer avec des contraintes de budget ou de temps, l’arbitrage est presque mécanique.
Ce qui m’inquiète surtout, c’est qu’on produit moins d’œuvres risquées, imprévisibles. Le streaming optimise pour l’engagement, pas pour la prise de risque artistique. Les films qu’on voit encore dix ans après sont ceux qui ont pris des risques.
Pas de retour en arrière prévisible – les habitudes de consommation ne s’inversent pas sur décision culturelle. Mais le cinéma de qualité résiste, pour un public qui continue à choisir la salle comme expérience irremplaçable. Peut-être que deux industries parallèles, assumées comme telles, est finalement une configuration viable. Moins romantique qu’un cinéma universel, mais plus honnête sur ce que chaque format peut réellement offrir.
Cet article fait partie de notre dossier complet : Le cinéma à l’ère du streaming : la fin de l’amour pour les salles obscures.
