73% des Français regardent désormais en streaming, un bond de 8 points en deux ans

C’était un soir de novembre 2022. J’ai réalisé que je n’avais pas allumé ma télévision linéaire depuis trois semaines. Pas par militantisme, juste par habitude naturelle – Netflix d’abord, le reste jamais.
Cette anecdote banale résume quelque chose de plus grand. L’étude Médiamétrie de décembre 2022 l’a confirmé en chiffres : 73% des Français regardent des films et des séries en streaming. En 2020, ce chiffre était à 65%. Huit points de progression en deux ans. un basculement.
Plusieurs facteurs ont accéléré ce basculement. Les catalogues se sont étoffés, les débits internet haut débit ont atteint des zones autrefois délaissées et les offres tarifaires se sont diversifiées. Netflix, Amazon Prime Video, Disney+ et Canal+ ont chacun affiné leur proposition pour capter des audiences différentes. Ce qui a vraiment changé, c’est que tout est devenu facile. On appuie sur un bouton. Ça joue. Pas de guide TV, pas d’attente, pas de publicité imposée sur les offres premium.
Ce n’est pas juste un changement dans le secteur du divertissement. Le public français a compris qu’on n’attend pas pour se divertir. La programmation linéaire, qui impose un rendez-vous à heure fixe, appartient à un autre régime d’attention. Comme Le Monde l’avait analysé dès 2021, le streaming français est entré dans une phase d’expansion structurelle, pas conjoncturelle.
Et cette tendance n’est pas prête de s’inverser.
Les moins de 35 ans sont des consommateurs de streaming saturés à 95%
L’enquête Statista de janvier 2023 pose un chiffre qui mérite qu’on s’y arrête : 95% des internautes de 18 à 34 ans possèdent un abonnement à un service de streaming audio ou vidéo. Contre 78% des 35-49 ans. Un écart de 17 points entre deux générations pourtant proches.
D’où vient ce fossé de 17 points ? Les 18-34 ans n’ont jamais vraiment connu la télévision traditionnelle comme unique porte d’entrée vers le divertissement filmique. Ils ont grandi avec YouTube, puis avec les plateformes payantes. Pour eux, la flexibilité n’est pas un bonus – c’est l’attente normale. Regarder un épisode dans le métro, reprendre depuis son canapé, switcher d’écran sans perdre sa progression : c’est la norme, pas un luxe.
Pour les 35-49 ans, l’adoption s’est faite mais avec davantage de résistance. Beaucoup gardent encore leur abonnement TV classique. C’est à la fois un réflexe et une vraie stratégie – pour les infos, le sport, les émissions qu’aucune plateforme ne propose. Les journaux télévisés, les émissions de flux, le sport en direct : autant de contenus que les plateformes ne couvrent pas (ou mal).
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- 18-34 ans : 95% d’abonnés, consommation quotidienne, multi-écrans
- 35-49 ans : 78% d’abonnés, souvent combiné avec la TV linéaire
- 50 ans et plus : adoption croissante mais minoritaire, moins documentée dans les données disponibles
Les plateformes se retrouvent face à un dilemme : construire une interface unique pour tous, c’est décevoir chaque groupe. Aujourd’hui, elles privilégient les jeunes avec leur navigation rapide, leurs suggestions omniprésentes, leur auto-play permanent. Et en même temps, elles doivent rassurer les utilisateurs moins jeunes qui veulent juste trouver un film sans se perdre dans les algorithmes. Personne n’a encore trouvé le bon équilibre.
Mais la tendance de fond est claire : le fossé se referme lentement. Chaque année, une tranche d’âge supplémentaire franchit le seuil de l’abonnement majoritaire.
Tableau comparatif : les trois profils de spectateurs français face au streaming

Les comportements face au streaming ne sont pas uniformes. On observe trois profils distincts selon l’âge, l’équipement et les attentes :
| Profil | Tranche d’âge | Taux d’abonnement | Comportement dominant | Rapport à la TV classique |
|---|---|---|---|---|
| Le natif du streaming | 18-34 ans | 95% (Statista, jan. 2023) | Multi-écrans, soirée après 20h, séries en binge | Absente ou anecdotique |
| Le consommateur hybride | 35-49 ans | 78% (Statista, jan. 2023) | Streaming le soir, TV pour l’info et le sport | Complémentaire, non abandonnée |
| L’adoptant tardif | 50 ans et plus | Minoritaire mais croissant | Films classiques, contenu familial, usage occasionnel | Principale source de divertissement |
Ces trois profils cohabitent mais n’ont pas les mêmes exigences. Une plateforme qui optimise uniquement pour les 18-34 ans perd le consommateur hybride, souvent plus fidèle et moins susceptible de résilier au moindre trimestre creux.
Pourquoi le public abandonne progressivement les salles obscures et la TV classique ?
Pourquoi le streaming gagne ? Pas une raison, mais cinq qui jouent ensemble.
D’abord, la disponibilité permanente. Plus besoin de consulter un programme ou d’attendre un créneau. La plateforme est là à 23h un mardi comme à 10h un dimanche matin. C’est simple mais déterminant.
Ensuite, l’accès multi-écrans. La même série peut commencer sur la télévision du salon et se finir sur le téléphone dans le RER. Ça a éliminé une vraie friction – il n’y a plus de limite entre les écrans.
Le coût apparent joue aussi. Un abonnement seul tourne entre 9€ et 15€ par mois. Face à un ticket de cinéma à 15-20€ l’entrée ou un bouquet TV à 30€ minimum, l’équation semble favorable – jusqu’à ce que les abonnements s’accumulent.
Pour aller plus loin : Les festivals de cinéma : bien plus qu’un simple divertissement.
L’absence de publicité sur les offres premium reste un argument fort. Le public français a développé une allergie marquée aux coupures publicitaires, notamment après des années de télévision privée. Les plateformes ont capitalisé dessus.
Enfin, la recommandation algorithmique. Elle rate des tirs mais elle marche : elle décide pour vous parmi les 15 000 titres disponibles.
Les salles obscures ne sont pas mortes pour autant. Elles survivent sur deux créneaux précis : les films à spectacle (IMAX, son immersif, grand format) et les sorties événementielles. Ce sont des expériences que l’écran du salon ne réplique pas. Mais le flux régulier du spectateur ordinaire – celui qui allait voir « quelque chose » un vendredi soir – ce flux-là est en grande partie perdu.
Les pièges cachés du streaming : fragmentation tarifaire et fatigue d’abonnement
Le phénomène a un nom dans les études anglophones : streaming fatigue. En français, on pourrait parler de saturation d’offre. Le consommateur se retrouve paralysé devant un catalogue pléthorique – Netflix revendique plus de 15 000 titres – sans garantie que ce qu’il cherchait sera encore disponible dans six mois. Les suppressions soudaines de contenus ont créé une méfiance nouvelle.
Une enquête Pew Research de 2023 révèle que 52% des abonnés envisagent de réduire leurs souscriptions. La réponse pratique qui émerge : la rotation mensuelle. On s’abonne deux mois à une plateforme, on vide sa liste, on résilie, on passe à la suivante. Et le partage d’accès en famille ou entre proches – pratique désormais restreinte par certaines plateformes – a longtemps servi de soupape tarifaire.
Le marché du streaming bouclait son année 2022 en belle croissance selon Les Échos, mais cette croissance masque une tension structurelle : la guerre des abonnements finit par épuiser celui qui la finance.
Questions fréquentes : comment les Français gèrent réellement leur consommation streaming ?
Combien d’abonnements streaming possède en moyenne un Français en 2023 ?
Les données disponibles indiquent une tendance au multi-abonnement, notamment chez les 18-34 ans. La combinaison la plus fréquente tourne autour de deux ou trois services simultanés. Au-delà, la fatigue tarifaire pousse à des résiliations régulières – d’où l’essor de la rotation mensuelle entre plateformes.
Dans la même rubrique : Tirer profit des programmes de parrainage pour des abonnements en ligne.
Le streaming a-t-il vraiment réduit la fréquentation des salles de cinéma ?
La corrélation existe mais reste partielle. La fréquentation des salles souffre surtout du public occasionnel, celui qui allait voir « quelque chose » sans conviction forte. Le spectateur qui choisit une salle pour un film spécifique reste présent. Les grands formats (IMAX, Dolby) résistent mieux que les salles standard.
Pourquoi certains contenus disparaissent-ils soudainement des plateformes ?
Les droits de diffusion sont négociés pour des durées limitées. Une plateforme peut perdre les droits d’une série au profit d’un concurrent, ou décider de ne pas renouveler une licence devenue trop coûteuse. C’est l’une des frustrations majeures citées par les abonnés – et l’un des arguments qui ralentit l’abandon total des supports physiques.
Le streaming n’a pas tué le cinéma, il l’a segmenté en deux univers irréconciliables
Voici mon avis, sans nuance excessive : le retour en arrière n’est pas possible. Les 73% de Français qui streamaient en 2022 ne reviendront pas à la grille de programmes. une question d’habitude ancrée.
Mais ces 73% ne forment pas un bloc homogène. Ils dessinent deux populations aux trajectoires opposées. Les 18-34 ans – saturés à 95% – ont rompu avec la salle comme lieu de consommation régulière. Pour eux, le cinéma physique est une sortie sociale occasionnelle, pas une habitude de divertissement. Ils iront voir le prochain grand blockbuster en IMAX, puis ils rentreront finir leur série sur leur téléphone.
Les 35-49 ans, eux, pratiquent encore l’alternance. Ils streaminent en semaine et retournent en salle pour un film qui mérite l’écran géant. Ce profil hybride est probablement le dernier rempart du modèle mixte.
Les exploitants de salles qui attendent un retour aux années 1990 se trompent de décennie. Leur survie passe par l’acceptation d’un nouveau rôle : temples du spectaculaire et lieux de l’expérience sociale que le canapé ne peut pas offrir. L’IMAX, le son immersif, l’événement – voilà ce que la salle vend désormais. Pas le film en lui-même.
Et les plateformes ? Elles ont gagné la bataille de l’accès. Mais elles peinent sur la qualité perçue. Avec 52% d’abonnés qui envisagent de réduire leurs souscriptions (Pew Research, 2023), le modèle actuel – toujours plus de titres, prix en hausse annuelle, suppressions imprévisibles – montre ses limites. Moins de contenu mais mieux sélectionné, des prix stabilisés, une garantie de continuité du catalogue : c’est ce que le public français attend maintenant.
La plateforme qui trouvera la solution n’aura pas juste des clients. Il aura leur confiance. Et dans un marché aussi volatile, c’est la seule monnaie qui dure.
- 73% des Français regardaient en streaming en décembre 2022, contre 65% en 2020 (Médiamétrie)
- 95% des 18-34 ans possèdent un abonnement streaming, contre 78% des 35-49 ans (Statista, janvier 2023)
- 52% des abonnés envisagent de réduire leurs souscriptions (Pew Research, 2023)
- Cumul de 5 abonnements courants : plus de 57€ par mois
Cet article fait partie de notre dossier complet : Le cinéma à l’ère du streaming : la fin de l’amour pour les salles obscures.
